En farfouillant dans un tas de vieilles partitions musicales …

Dans son illustration de la partition musicale « Une Soirée en Bohème » (composée par Eugène Minet, probablement aux alentours de 1900), le graveur français Paul Dujardin (1843 – 1913) représente une cornemuse avec deux tuyaux mélodiques apparemment indépendants. Chacun des tuyaux a 6 ou 7 trous visibles. La main gauche en bouche 3 et la droite semble en boucher 4.

Quelqu’un connaît-il cet instrument ? Avez-vous des commentaires, par exemple sur la manière d’en jouer ou sur son existence même ?

Nous avons publié sur Facebook le texte ci-dessus, avec une traduction en anglais, à la fin du mois d’août. Quatre personnes ont rapidement réagi :Dave Rowlands, Roland Scales, Bernard Vanderheijden et Michel Berhin.

En fait, cet article aurait pu commencer avec les paroles de Charles Aznavour : “La Bohème, la Bohème / ça voulait dire / On est heureux / La Bohème, la Bohème / Nous ne mangions qu’un jour sur deux”.

Autrement dit, une vision romantique qui n’a rien à voir avec la Tchéquie actuelle.

Mais nous nous sommes centrés sur l’instrument, avant de nous intéresser au costume du musicien, puis aux danseuses. Dave pense que cela ressemble à une cornemuse espagnole, et envoie une photo dans un bouquin où on parle de Bernard Blanc (le texte est difficile à lire). Roland pense qu’il s’agit d’une cornemuse italienne, une zampogna mal représentée car “il manque la souche commune de la zampogna authentique. Le graveur a l’idée d’une cornemuse exotique mais sans avoir regardé un exemple de tout près.” Bernard et Michel nous envoient le lien du site de Robert Matta, fabricant d’une cornemuse occitane qu’il appelle “samponha” mais qui comporte un bourdon, contrairement à la gravure. Bernard ajoute : “Je ne m’inquièterais pas trop du nombre de trous : plus on se rapproche de notre époque, moins les « artistes » avaient le souci de peindre/dessiner d’après modèle. Personnellement je n’ai jamais entendu parler (ni vu) de cornemuse à perce conique dans ces régions-là (Bohème, Moravie, Bavière, Franconie …), sauf avant le ± XVIIe siècle.

Par ailleurs, l’accoutrement du musicien fait très italien (// zampogna ?).Ce genre de costume on le retrouvait assez généralement dans tout le sud de l’Italie, à partir du Molise (±).” Roland est aussi d’avis que le costume du musicien est du sud de l’Italie. Par ailleurs, il pense que les danseuses sont des gitanes espagnoles.

Les avis semblent donc converger vers l’essentiel : il ne s’agit pas d’une soirée en Tchéquie, mais peut-être bien de gitans tels qu’imaginés par le graveur – bien que les gitans ne pratiquent pas la cornemuse – , d’itinérants, représentés sous une forme “exotique” pas très cohérente (musicien probablement italien du sud vu son costume avec une zampogna mal représentée; danseuses italiennes ou gitanes espagnoles). Et on est bien content d’avoir pu compter sur la réaction rapide de gens apparemment compétents, qu’on remercie chaleureusement.

Marc Bauduin

La suite : à vous de jouer !

Un lecteur nous a transmis cette représentation dont nous ne savons pas grand chose, si ce n’est qu’on y voit une curieuse cornemuse avec, ici aussi, deux tuyaux mélodiques indépendants. Aussi le Canard Folk fait-il appel à vous pour tenter de répondre à quelques questions :
– de quelle région proviendrait cette cornemuse ?
– comment le musicien fait-il pour pousser l’air hors du sac ?
– qui est le peintre ? Quels sont le titre et la date de cette peinture ?
– cette peinture semble à première vue tout à fait symétrique (excepté la tête penchée vers la droite), mais l’est-elle vraiment ? Quels sont d’après vous les principaux éléments non symétriques ? Voyez-vous une raison à cette asymétrie ?

Enfin, si vous souhaitez recevoir par e-mail cette image en couleur, n’hésitez pas à nous écrire à info@canardfolk.be.

A vos neurones !

Marc Bauduin

Ce sujet sera placé sur Facebook après avoir laissé le temps aux abonnés de réagir.

(Les textes ci-dessus ont paru dans le Canard Folk d’octobre 2020)


Zampognas
par-ci, par-là

Le mois dernier, nous avions conclu que la cornemuse dessinée par Eugène Minet pour illustrer la vieille partition “Une soirée en Bohème” était une zampogna représentée de manière
approximative.

S’étant lancée tardivement sur le sujet, Micheline Vanden Bemden-Casier rejoint cette conclusion et cite Jean Blanchard dans sa “Petite histoire de la cornemuse” :
« Il existe des cornemuses sans bourdon, avec deux tuyaux mélodiques parallèles, joués simultanément avec les deux mains, comme le mizwid tunisien et le tulum de Turquie, et des cornemuses avec un tuyau mélodique, deux ou trois tuyaux mélodiques d’accompagnement et plusieurs tuyaux bourdons, comme le uillean pipes irlandais. La zampogna d’Italie du Sud est constituée de deux tuyaux mélodiques, chacun joué séparément avec une main, qui permettent une polyphonie mélodique, et des tuyaux bourdons. »
Elle ajoute qu’il est possible d’acheter la partition d’Eugène Minet pour une somme modique à la Bibliothèque Royale.

Concernant la cornemuse représentée ci-dessus, elle estime que c’est est aussi une zampogna représentée dans la peinture « concert des anges » du plafond de l’église Santa Maria dei Miracoli à Saronno (Lombardie), peinture de Gaudenzio Ferrari 1532. Enfin, elle donne le lien vers un document de 92 pages qui décrit les 67 motifs du plafond et qui, plein de préjugés, se demande si un instrument pauvrement populaire peut s’accorder avec la douce féminité des anges. Encore plus qu’en Bohème, on est loin d’une représentation réaliste !

Merci à Micheline pour toutes ces infos, et à Bernard Vanderheijden qui nous avait transmis cette image et son identification. Le jeu de recherche que nous avions proposé s’est avéré très bref, vu la sagacité légendaire de certain(s)s participant(e)s !

Marc Bauduin

(Ces réactions ont paru dans le Canard Folk de novembre 2020)