C’est en jouant une suite de reels qui se clôture dans l’excitation avec Old Joe Clark, que j’ai pensé au disque de banjo et violon « Sally Ann – old time mountain music » de Gérard De Smaele et Joel Bailes, où ce reel est chanté avec un accent dingue par un musicien local. Une partie du refrain « Round and round … » incroyablement nasal me trottait dans la tête, et je me suis mis à chercher les paroles sur internet. Après plusieurs versions qui ne contenaient pas « round and round », j’ai trouvé ce que je cherchais sur le site The Ballad of America. Chouette nom, pour un site. Et c’est quoi, au juste ?
Marc Bauduin

Contexte

On l’oublie parfois : les Etats-Unis ont été fondés par des immigrants. Aux 16è ett 17è siècles, les colons espagnols, français, néerlandais et surtout anglais formaient la grosse majorité des nouveaux arrivants. La volonté anglaise d’en faire une de ses colonies explique la prépondérance de la langue anglaise, tandis que le soutien à la Compagnie royale du commerce d’esclaves africains éclaire les responsabilités multiples, sans oublier les atrocités commises pendant les longs voyages maritimes, et on en passe …

Et pourtant, après les persécutions religieuses et les famines dans les pays d’origine, un nouveau motif pour traverser l’océan s’est ajouté : la ruée vers l’or, et plus généralement l’espoir de s’enrichir. Les immigrants viennent alors de partout dans le monde, formant un patchwork culturel qui, malgré les difficultés, a finalement réussi à former un patriotisme américain et une culture américaine. Les colons avec leurs anciennes ballades, leurs chants religieux et leurs danses, les esclaves avec leurs spirituals et leurs chants de travail, la musique blues, les chants des Appalaches, ceux des ouvriers, des cheminots, des marins, des cowboys, des soldats, des activistes … forment les ingrédients d’un gigantesque melting pot – d’un stoemp dirions-nous.

C‘est pour rappeler cette histoire, cet héritage culturel riche par sa diversité, que Ballad of America a été créé par Matthew Sabatella. Pour partager ces anciennes musiques, pour pousser les gens à mieux se comprendre et à mieux comprendre l’Amérique du passé, du présent et du futur.

My name is Matthew Sabatella, and I connect people with music that is woven into the fabric of the United States.
Mon nom est Matthew Sabatella, et je connecte les gens grâce à la musique qui fait partie intégrante de l’histoire des Etats-Unis.

En 2001, Matthew Sabatella, chanteur et compositeur, avait sorti avec succès deux albums et accompagnait (à la basse et à la voix) nombre d’autres artistes, lorsqu’il découvrit la série de 6 cd qui forment « The Anthology of American Folk Music » de Smithsonian Folkways Recordings.

Il commença à comprendre grâce à la musique l’histoire de tous ces gens, et fonda l’asbl Ballad of America avec quelques amis.

Première publication : « L’histoire des Etats-Unis en 12 chansons ». Paroles et commentaires dans un document pdf, et musique sur YouTube et autres plateformes. Il existe aussi un guide de l’enseignant basé sur ces chansons.

La première, « Young Ladies in Town », pousse les jeunes dames à filer et tisser, puis à produire leurs vêtements, de manière à soutenir le mouvement de boycott envers les Anglais. La chanson circulait dans les journaux en 1767, en pleine période de révolte contre les nouvelles taxes décidées par Londres. La révolte des colons devint une guerre contre l’armée britannique, que le général Washington battit. Les Etats-Unis furent fondés en 1776.

Parmi les thèmes des autres chansons figurent l’esclavage, le suffrage universel, la révolution industrielle avec l’exploitation des ouvriers, la pauvreté et la Grande Dépression de 1929 (chanson écrite par le violoneux Blind Alfred Reed), l’Immigration Act de 1965 qui rouvre les portes aux Latino-Américains, aux Asiatiques et aux Africains (résultant dans ce que certains appellent le « bronzage », le changement de couleur de l’Amérique) …

Pour accéder (gratuitement, en donnant son adresse mail) à ce document : balladofamerica.org.

Trois volumes de la série Ballad of America ont été publiés, chacun sur un thème différent.

Publications sous forme d’albums cd

Le premier, avec une pochette couleur vieux papier jauni et un dessin de diligence, s’intitule « Over a Wide and Fruitful Land ». Il évoque les colons partis explorer un grand pays plein de promesses. C’est un album de Matthew Sabatella (chant, guitare acoustique, piano, tambourin, banjo) avec une série d’invités (violon, contrebasse, banjo, choeurs, concertina, harmonica, bodhran, batterie …).
Dix-huit chansons principalement traditionnelles sont présentées, avec chaque fois un solide commentaire dans le livret. Il faut bien reconnaître que la plupart nous sont inconnues ; seule « Streets of Laredo » est une belle valse familière. Qu’en dit le livret ? Qu’il en existe plus d’une centaine de variantes, avec différents noms de villes ; Laredo, dans le sud du Texas, est une de ces villes où aboutissaient les cowboys qui encadraient les troupeaux de bétail pendant plusieurs mois harassants sur la piste. Ils rêvaient de prendre une douche, de mettre de beaux vêtements et d’aller boire et jouer dans des saloons. De prendre du bon temps, donc, et pas tellement de se tirer dessus. C’est pourtant l’histoire d’un cowboy mort de mort violente que raconte« Streets of Laredo »

Matthew Sabatella chante ces chansons sur un tempo lent, en n’articulant pas trop. N’essayez pas de valser sur « Streets of Laredo ! ». Nous lui avons demandé les raisons de ce choix, qu’on retrouve également dans une bonne partie des deux autres cd. Voici sa réponse :

Lorsque j’ai commencé à explorer la musique traditionnelle, mon principal intérêt était (et c’est encore le cas) les histoires racontées dans ces chansons, et ce que la musique nous apprenait au sujet des gens qui les avaient inventées. Dans le premier album, toutes les histoires que j’ai choisies parlent de l’expansion vers l’ouest. C’était le début de mon parcours dans ce domaine, et je n’avais pas encore eu l’occasion d’expérimenter les aspects liés à la danse. Mes goûts personnels à cette époque allaient vers de la musique assez lente, plutôt contemplative.

Mais dans les concerts en public, le Rambling String Band amène certainement de la musique à danser.
Personnellement j’aime participer à des sessions de musique old-time, j’aime aussi jouer très rapidement des airs de violon au banjo et à la guitare lors du festival annuel Clifftop, entre autres. Et bien que j’aie évité de danser durant la plus grande partie de ma vie, j’adore danser les square dances !

Le second album a pris comme thème assez large «America singing», l’Amérique qui chante ; et le troisième, cette fois avec le Rambling String Band, «Songs in the life of Abraham Lincoln». Ces deux albums voient cohabiter des tempos lents comme dans «Oh Susanna !», «Barbara Allen» ou «Red River Valley» et d’autres plus consensuels, plus enlevés comme dans «Wabash Cannonball», «Bile Them Cabbage Down» ou «Skip to My Lou . Un équilibre s’est donc établi entre deux manières de raconter une histoire, et peut varier d’un concert à l’autre avec l’apport du Rambling String Band.

Pourquoi avoir choisi Abraham Lincolm ? Le 16ème président des Etats-Unis de 1861 à 1865 a bien sûr conduit le pays à travers la guerre civile américaine, mais il a fini assassiné ! De plus, Matthew le décrit comme un personnage déterminé, compatissant, honnête, plein d’humour et mélancolique. Les chansons choisies servent ainsi à essayer de le comprendre, mais aussi à comprendre son époque.

On se rend finalement compte que l’histoire des Etats-Unis ne manque pas de sujets qui pourraient former les thèmes de dizaines et de dizaines d’albums !
A utiliser dans autant d’ateliers et de conférences …

Un cd single avec une longue histoire, et «Sing it» !

En parallèle avec tout cela,un autre projet apparaît,soutenu par un cd single «We shall not be moved» du groupe Unity Congress. L’aspect social, protestataire, du folk song émerge très nettement. L’origine de la chanson est incertaine (est-elle née durant l’esclavage ou peu après ?), mais elle a clairement ses racines dans les traditions musicales des spirituals. C’est d’ailleurs dans un recueil de spirituals des années 20 qu’on la trouve publiée pour la première fois dans sa forme actuelle. Les mouvements sociaux, avec les syndicats d’ouvriers, s’en sont emparés ; dans tout le pays, c’est devenu un chant de grève. Pete Seeger, Woody Guthrie, Alan Lomax et bien d’autres soutenaient les mouvements sociaux et protestaient contre le racisme en chantant «We Shall Not Be Moved».

Les quelques lignes ci-dessus ne sont qu’une petite partie de l’histoire, que vous trouverez sur le site balladofamerica.org. La chanson sur le cd entraîne immanquablement l’adhésion ; le Unity Congress est formé de Matthew Sabatella, Karen Feldner (chant), Mandy Marylane (chant), Arlan Felles (chant, piano) et Dana Keller (dobro). Le cd en contient une deuxième version, purement instrumentale. Nous avons demandé à Matthew quels étaient ses projets avec ce cd :

Nous avons aussi de nouvelles ressources “Sing It” pour cette chanson. “Sing It” est une initiative de Ballad of America qui fournit des partitions musicales avec paroles ainsi que des enregistrements instrumentaux, pour que les gens puissent chanter ces chansons de leur côté.
Nous avons aussi des projets d’enregistrements “Sing it Together” que n’importe qui peut rejoindre en ajoutant sa voix via BandLab. Voyez balladofamerica.org/sing-it/ pour les détails.

Ce n’est pas tout …

Conférencier, enseignant, chanteur et musicien, Matthew Sabatella a gagné le premier prix du concours de banjo old-time au Florida Folk Festival de 2019. Il est bachelier en arts (musique) de l’univ de Miami et « master of arts in history » de l’univ internationale de Floride. Il a des projets plein la tête ! Il a récemment commencé un projet multimédia « Americas’ music : From Plymouth Rock to Rock’n’Roll ». Plymouth Rock (le rocher de Plymouth, dans le Massachusetts) est l’endroit supposé où débarqua en 1620 William Bradford qui allait fonder la colonie de Plymouth. C’est un symbole de la naissance d’une nation. C’est donc toute l’histoire musicale des Etats-Unis que Matthew ambitionne de raconter !

Et enfin, pour se faire plaisir :

Au cas où vous auriez déjà eu l’occasion d’écouter notre webradio (www.tradcan.be), quel est votre sentiment en entendant ces musiques (principalement ouest-européennes, celtiques et scandinaves) : vous semblent-elles tout à fait étranges ?

Tout semble très beau ! C’est intéressant d’entendre tellement d’accordéon. Du coup, j’envisage d’apprendre à en jouer.

(article paru dans le Canard Folk de juin 2021)

Matthew-Sabatella-and-the-Rambling-String-Band Photo by Keith Rouse(1)