” Le berger invoque les muses”, dessin de Raymond Duncan, 1919 (archives de la famille)

Il y a un peu plus de deux ans, Johana Giot découvrait le site du Canard Folk, en particulier son catalogue de documentation. Elle nous contactait à propos d’un ouvrage qui figure dans le catalogue, et dont l’auteure, la danseuse Jeanne Ronsay, fait partie de son corpus de thèse. Sa thèse s’intéresse à Isadora Duncan (1) et à tous les danseurs-danseuses qui comme elle ont ouvert des écoles de danse où l’on apprenait à vivre, à grandir, mais pas à devenir des artistes de spectacles, et ce essentiellement entre 1904 et 1927 en France, en Allemagne et en Russie. Aujourd’hui Johana Giot a accepté de faire découvrir à nos lecteurs Raymond Duncan, frère d’Isadora. Nous l’en remercions vivement.

Marc Bauduin

 

 

Paris. 1930. Rue de Seine. Au numéro 31 de cette étroite rue de Saint-Germain des prés, l’Akadémia de Raymond Duncan vient d’élire domicile. De l’extérieur, on entend certainement le bruit de la presse à imprimer, le son des marteaux et des maillets, le rythme du métier à tisser, la musique des chants byzantins et les notes de la cithare ou de la lyre. Celui qui reste devant la porte verra peut-être entrer ou sortir un homme ou une femme vêtu(e) d’une tunique grecque et de sandales. Mais il faut passer la grille pour découvrir pièce après pièce, atelier après atelier, étage après étage, les activités de l’Akadémia, où, comme dans une ruche, chacun travaille à son ouvrage. Ici, certains tissent sur un métier fabriqué par Raymond Duncan, selon le modèle antique; là, d’autres suivent un cours de gymnastique hellénique pendant que des élèves arrivent pour un cours de musique, de sculpture, de langues étrangères ou encore d’art oratoir eet attendent devant le petit théâtre aménagé dans la cour. Celui qui grimpera dans les étages passera devant les appartements où vivent les amis et la famille de Raymond Duncan. Enfin, il arrivera jusqu’au dernier étage, où sont conservés des affiches, des tuniques, des photographies retraçant la carrière d’Isadora Duncan, la sœur de Raymond,décédée quelques années plus tôt. Du musée à l’école d’art et d’artisanat, l’Akadémia de la rue de Seine dresse1 incontestablement un pont entre le passé de la famille Duncan, et le présent, qui prépare le futur auquel Raymond Duncan, comme sa sœur, n’a cessé de rêver.

Raymond Duncan, son épouse Pénélope Sikélianos et leur fils Ménalkas en 1912 (Library of Congress, USA)

Créée en 1911, l’Akadémia a connu de nombreux déménagements, passant d’une rue de Paris à une autre, profitant de l’été pour aller s’installer dans la campagne de Montfermeil ou encore à Nice. Mais peu importe le lieu, le but et les principes sont toujours restés les mêmes. Pendant que sa sœur ouvrait des écoles pour les enfants, Raymond Duncan rêvait lui d’une école pour les ouvriers, pour les artistes,une école où chacun puisse venir gratuitement apprendre plusieurs techniques.Ceux qui venaient chez Raymond Duncan – et l’on peut citer ici quelques élèves les plus fameux : la danseuse Lucia Joyce (2), le peintre Fujita (3), la danseuse Akarova(4), le musicien Edgar Willems (5) ou encore le danseur François Malkovskyn(6), apprenaient la musique et le filage de la laine, la gymnastique et le tissage. Mais, si cette rencontre entre l’art et l’artisanat est déjà singulière, l’enseignement de Raymond Duncan trouve aussi son originalité dans la « technique de vie » qu’il propose à se sélèves. Chez Raymond Duncan, les journées sont rythmées par le travail, on file,on tisse, on imprime, on fabrique des sandales, on danse, on fait de la musique, on marche, on organise des débats philosophiques sur l’actualité, on fabrique ce dont on a besoin et on évite d’avoir besoin de ce que l’on ne peut pas fabriquer. L’art fait ainsi partie de la vie quotidienne, et plutôt que d’être enfermé dans les théâtres et les salles de concert, il existe à chaque moment de la journée, que ce,soit grâce à la création artisanale ou grâce aux multiples pratiques artistiques qui cohabitent à l’Akadémia. Parce qu’elle cherche la plus grande indépendance possible, l’école de Raymond Duncan demeure dans les marges, évoquant pour certains le retour à une vie saine et simple, pour d’autres le rêve utopique d’une communauté d’américains férus de culture antique et quelque peu excentriques.

Raymond Duncan est effectivement américain. S’il est arrivé à Paris en 1901, il est né à San Francisco en 1873. Élevé par sa mère qui était pianiste, entouré de deux sœurs et d’un frère avec qui il partage dès son plus jeune âge le rêve d’un monde nouveau, il grandit sur la côté ouest des États-Unis, apprend la musique, et s’intéresse aux travaux de François Delsarte(7). Rêvant d’arriver un jour jusqu’à la Grèce, Raymond Duncan décide de rejoindre l’Europe, accompagné de sa famille. Après avoir traversé Londres, Paris et Berlin, où Isadora rencontre un succès chaque fois plus grand, il part pour Athènes en 1903. Les Duncan s’installent sur une colline pour y bâtir un Temple de la Danse de l’Avenir(8), célèbrent les dieux anciens, revêtent des tuniques, dansent sur l’Acropole et rêvent d’une Grèce antique qui n’est plus. Voyant dans les manuscrits de musique byzantine des traces d’anciens hymnes à Zeus, Raymond Duncan prouve, par une étude méthodique, la continuité entre la musique de la Grèce antique et la musique byzantine, thèse aujourd’hui admise par les plus éminents spécialistes. Avec l’aide précieuse de Pénélope Sikélianos, soeur du poète Angelos Sikélianos, il poursuit pendant plusieurs années cette recherche musicale, dans l’espoir de faire renaître la musique antique. S’appuyant sur la tradition orale et la tradition écrite, sur les chants et leur notation, Raymond Duncan unit dans sa recherche la science et la musique, l’histoire et l’art. En outre, il fabrique lui-même ses instruments. Lyres, cithares, monocordes de Pythagoreque l’on retrouve à l’Akadémia, sont faits de ses propres mains. Mais si Raymond Duncan analyse consciencieusement chaque trace de l’antiquité, bas-reliefs, gravures, vases et textes, Pénélope Sikélianos lui apporte une connaissance de la musique grecque traditionnelle moderne peut-être encore plus importante que toutes ces traces du passé.

Représentation d’Elektra, vers 1910 (archives de la famille)

Lorsque Raymond Duncan quitte la Grèce pour aller présenter l’Electre de Sophocle aux États-Unis et en France, il emporte avec lui le souvenir des chorales grecques, des professeurs de musique rencontrés dans les petits villages et qui, par tradition, continuent d’enseigner la musique byzantine. Ce qu’il a trouvé en Grèce est sans nul doute une musique bien plus proche de la musique antique que notre musique classique occidentale, mais surtout une musique humaine, une musique que les hommes chantent spontanément,traditionnellement et souvent religieusement. Ce qui l’intéresse est moins la musique en elle-même que les chorales humaines qui chantent non pas pour montrer qu’elles savent chanter mais pour partager leur plaisir de chanter. Détraqueur de la virtuosité, de la danse comme de la musique, Raymond Duncan cherche dans la musique un moyen de réunir les hommes, de célébrer la vie. Il écoute aussi les musiques traditionnelles de Russie, de Chine, d’Inde et d’Irlande et retrouve cette même beauté, cette même justesse instinctive, ainsi qu’une construction rythmique similaire. Il en déduit que ces chants, ces mélodies se ressemblent tout simplement parce que ces peuples ont tous suivi les mêmes lois : les lois naturelles de la musique, celles qui sont issues d’une profonde harmonie entre l’homme et la nature. Chez Raymond Duncan, le rythme est celui  de la respiration, de la vague, du vent ou du galop des chevaux. Ainsi, cette musique est « naturelle », non seulement parce qu’elle s’éloigne des artifices spectaculaires mais aussi parce qu’elle est issue d’une véritable observation des phénomènes naturels, physiques.

Retournons à l’Akadémia. Regardons ces élèves qui écoutent attentivement une leçon sur la notation de la musique byzantine, tendons l’oreille pour entendre quelques chants, celui des oiseaux ou celui des élèves. Puis enfin, avant de repartir, laissons-nous surprendre par ces danseurs qui enchaînent en silence des postures, forment une frise digne des plus beaux bas-reliefs antiques. Raymond Duncan n’utilisait jamais de musique pendant ses leçons de danse, tout simplement parce que la musique naturelle n’est pas uniquement cette musique ancestrale et spontanée, c’est aussi cette musique intérieure que l’on peut entendre lorsque l’on transfert le poids du corps d’un pied sur l’autre, cette musique qui nous relie à la nature, nous meut chaque jour et que nous oublions trop souvent d’écouter.

Johana Giot

1 Isadora Duncan (1877-1927), par ses danses spontanées, naturelles, expressives, par ses gestes fluides, harmonieux,et guidés par ses émotions, a révolutionné la danse. On la considère comme une pionnière de la danse moderne.

2 Lucia Joyce (1907-1982), est la fille de l’auteur James Joyce et de Nora Barnacle. Danseuse du groupe « Les Six de rythme et couleur », elle connaît le succès à la fin des années 1930.

3 Léonard Fujita (1886-1968) est un artiste d’origine japonaise essentiellement connu pour ses peintures, mais aussi qui était aussi cinéaste, graveur, dessinateur et céramiste.

4 Marguerite Acarin, dite Akarova ( 1904-1999), danseuse, chorégraphe, sculpteure, et peintre belge.

5 Edgar Willems (1890-1978), est un musicien et pédagogue belge, auteur d’une méthode active d’enseignement musical prônant l’importance du développements des capacités motrices, sensorielles et affectives.

6 François Malkovsky (1889-1982), musicien tchèque, a décidé de devenir danseur après avoir vu Isadora danser.Souvent perçu comme son continuateur, sa technique est en réalité plus proche de celle de Raymond Duncan.

7 François Delsarte (1811-1871), chanteur, pédagogue, théoricien du mouvement français dont le système s’est largement répandu aux États-Unis à la fin du XIXème siècle.

8 La construction du Temple n’a pas été achevée, les travaux devenant années après années un véritable gouffre financier. En 1980, la municipalité décide de reconstruire le bâtiment et de le dédier à la danse. Le Centre de Recherche sur la Danse Isadora et Raymond Duncan est toujours actif aujourd’hui.

(paru dans le Canard Folk de décembre 2013)