Guy de Maupassant (1850-1893) a décrit dans “Le Masque” (dans “l’Inutile Beauté”, 1890) l’ambiance d’un bal de Montmartre, où le public est mêlé: ouvriers, domestiques, artistes, bourgeois venus s’encanailler …
Ci-dessous, l’histoire se termine mal : un vieil homme affublé d’un masque juvénile s’effondre … On remarque que Maupassant appelle “quadrille” un groupe de quatre
danseurs.

M.B.

 

Il y avait bal costumé, à l’Elysée-Montmartre, ce soir-là. C’était à l’occasion de la mi-carême, et la foule entrait, comme de l’eau dans une vanne d’écluse, dans le couloir illuminé qui conduit à la salle de danse. Le formidable appel de l’orchestre, éclatant comme un orage de musique, crevait les murs et le toit, se répandait sur le quartier, allait éveiller, par les rues et jusqu’au fond des maisons voisines, cet irrésistible désir de sauter, d’avoir chaud, de s’amuser qui sommeille au fond de l’animal humain.

Et les habitués du lieu s’en venaient aussi des quatre coins de Paris, toutes les classes, qui aiment le gros plaisir tapageur, un peu crapuleux, frotté de débauche. C’étaient des employés, des souteneurs, des filles, des filles de tous draps, depuis le coton vulgaire jusqu’à la plus fine baptiste, des filles riches, vieilles et diamantées, des filles pauvres, de seize ans, pleines d’envie de faire la fête, d’être aux hommes, de dépenser de l’argent. Des habits noirs élégants en quête de chair fraîche, de primeurs déflorées, mais savoureuses, rôdaient dans cette foule échauffée, cherchaient, semblaient flairer, tandis que les masques paraissaient agités surtout par le désir de s’amuser.

Déjà des quadrilles renommés amassaient autour de leurs bondissements une couronne épaisse de public. La haie onduleuse, la pâte remuante de femmes et d’hommes qui encerclait les quatre danseurs se nouait autour comme un serpent, tantôt rapprochée, tantôt écartée suivant les écarts des artistes. Les deux femmes, dont les cuisses semblaient attachées au corps par des ressorts de caoutchouc, faisaient avec leurs jambes des mouvements surprenants. Elles les lançaient en l’air avec tant de vigueur que le membre paraissait s’envoler vers les nuages, puis soudain les écartant comme si elles se fussent ouvertes jusqu’à mi-ventre, glissant l’une en avant, l’autre en arrière, elles touchaient le sol de leur centre par un grand écart rapide, répugnant et drôle.

Les cavaliers bondissaient, tricotaient des pieds, s’agitaient, les bras remués et soulevés comme des moignons d’ailes sans plumes, et on devinait, sous leurs masques, leur respiration étouffée. Un d’eux, qui avait pris place dans le plus réputé des quadrilles pour remplacer une célébrité absente, le beau Songe-au-Gosse et qui s’efforçait de tenir tête à l’infatigable Arrête-de-veau exécutait des cavaliers seuls bizarres qui soulevaient la joie et l’ironie du public.

Il était maigre, vêtu en gommeux, avec un joli masque verni sur le visage, un masque à moustache blonde frisée que coiffait une perruque à boucles.

Il avait l’air d’une figure de cire du musée Grévin, d’une étrange et fantasque caricature du charmant jeune homme des gravures de mode, et il dansait avec un effort convaincu, mais maladroit, avec un emportement comique. Il semblait rouillé à côté des autres, en essayant d’imiter leurs gambades: il semblait perclus, lourd comme un roquet jouant avec des lévriers. Des bravos moqueurs l’encourageaient. Et lui, ivre d’ardeur, gigotait avec une telle frénésie que, soudain, emporté par un élan furieux, il alla donner de la tête dans la muraille du public qui se fendit devant lui pour le laisser passer, puis se referma autour du corps inerte, étendu sur le ventre, du danseur inanimé. Des hommes le ramassèrent, l’emportèrent. On criait: «Un médecin !»

Un monsieur se présenta, jeune, très élégant, en habit noir, avec de grosses perles à sa chemise de bal. « Je suis professeur à la faculté », dit-il d’une voix modeste. On le laissa passer, et il rejoignit, dans une petite pièce pleine de cartons comme dans un bureau d’agent d’affaires, le danseur toujours sans connaissance qu’on allongeait sur des chaises. Le docteur voulut d’abord ôter le masque et reconnut qu’il était attaché de façon compliquée avec une multitude de menus fils de métal, qui le liaient étroitement aux abords de sa perruque et enfermaient la tête entière dans une ligature solide dont il fallait avoir le secret. Le cou lui-même était emprisonné dans une fausse peau qui continuait le menton, et cette peau de gant, peinte comme de la chair, attenait au col de sa chemise. Il fallut couper tout cela avec de forts ciseaux; et quand le médecin eut fait, dans ce surprenant assemblage, une entaille allant de l’épaule à la tempe, il entrouvrit cette carapace et y trouva une vieille figure d’homme usée, pâle, maigre et ridée. Le saisissement fut tel parmi ceux qui avaient apporté ce jeune masque frisé, que personne ne rit, que personne ne dit mot.

On regardait couché sur des chaises de paille, ce triste visage aux yeux fermés, barbouillé de poils blancs, les uns longs tombant du front sur la face, les autres courts, poussés sur les joues et le menton, et, à côté de cette pauvre tête, ce joli masque verni, ce masque frais qui souriait toujours.

 

(paru dans le Canard Folk d’avril 2003)