Tout commence avec l’émission de la RTBF “C’est la vie !” le jeudi 4 mars 1993 à 14 heures. Le principe de l’émission est simple : une conversation à bâtons rompus sur un sujet choisi : ici l’interview par Christine Van Acker et Philippe Ozé de ANDRE DERU et THIERRY LEGROS à propos de l’épinette.

Ils ont tous les deux “craqué” pour l’épinette : depuis une petite dizaine d’années pour Thierry, depuis beaucoup plus longtemps pour André, puisque son premier instrument a été construit par Jacques FETTWEIS vers 1973. Il a d’ailleurs joué chez les “Zûnants Plankèts”, dont Jacques Fettweis faisait partie, de 1974 à 1976, avant de fonder en 1976 avec d’autres le groupe LES MACLOTEUS, toujours actif.

D’après André et Thierry, la pratique de l’épinette a des aspects frustrants dans un groupe de musique de bal, parce qu’il faut privilégier le côté rythmique de l’instrument. La rencontre de nos deux épinettistes leur a permis de “s’éclater” par la mélodie et les arrangements. Ils ont ainsi créé le SALON AMBROISINE (dont nous vous avons déjà parlé), du nom d’un café d’Elouges où des épinettistes se réunissaient le dimanche.

Ils rappeilent que l’instrument naguère, aussi bien joué en Europe occidentale que dans les pays slaves ou scandinaves, était souvent appelé épinette des bateliers (voir dans Aubépinette n°9, notre entretien avec Remy Dubois) dans la vallée de la Meuse et dans la région de Mouscron, Saint-Ghislain. L’instrument aussi fut joué dans les tranchées pendant la guerre de 14-18 sous le nom de ”violon des tranchées”.

En Wallonie, l’épinette connaît sa période de gloire de 1850 à la fin de la guerre 14-18 environ pour s’éteindre vers 1935. Elle est redécouverte après 1970 avec le revival folk.

André et Thierry regrettent le temps où les radios étaient plus ouvertes à la musique traditionnelle, où à la RTB, on savourait des émissions comme “Marie Clap Sabots”, époque où l’on vivait des festivals comme “Le Temps des Cerises”.

La difficulté de trouver un instrument est aussi abordée : les luthiers se font rares. André et Thierry jouent sur un instrument construit par Rémy Dubois (qui n’en fait plus) et les stagiaires doivent souvent se procurer des instruments dans les Vosges (entre autres chez Christophe TOUSSAINT).

Le répertoire de SALON AMBROISINE est composé d’airs traditionnels wallons et de compositions récentes. Nous avons pu entendre “Les Epousailles” composé par Albert CAUSSIN et “Caricole” de Lucien DELVECCHIO. Il est dommage d’ailleurs que les programmateurs de l’émission aient diffusé de la musique de variétés au début et à la fin de l’émission plutôt que des mélodies à l’épinette.

André et Thierry paraissaient fort détendus pendant cette émission qui annonçait la prochaine exposition de leur collection d’instruments.

Appel est aussi fait à toute personne possédant des documents, des témoignages, des cartes postales et autres renseignements sur l’épinette.

Une exposition :

Puis a lieu l’exposition les 6 et 7 mars 1993 à Borzée (Laroche-en-Ardenne).

Le catalogue, illustré d’une photo inédite de soldats liégeois (classe 21) dont l’un tient une épinette à oreilles, dresse un historique et présente les 32 instruments exposés.

A côté de deux épinettes hongroises (avec 10 et 14 bourdons), une cithare allemande, un dulcimer des USA, et un curieux instrument pakistanais avec des touches de machine à écrire, nous découvrons des épinettes plus proches de nous.

Celles du Val d’Ajol (Vosges), d’Albert BALANDIER, de Jules VANCON et de René RICHARD sont des instruments petits et délicats avec des ouïes en forme de cœur et des motifs pyrogravés.

Les épinettes de la région de Gérardmer (Vosges) de Marcel GASPARD et Louis GEORGEL sont plus grandes et possèdent parfois une double caisse de résonance.

Les épinettes de construction plus récente construites par Christophe TOUSSAINT (petit fils de Marcel GASPARD) et par Jean RIBOUILLAULT sont des instruments chromatiques aux sonorités mieux maîtrisées.

Les anciennes épinettes (1920-1930) du nord de la France proviennent du Cambraisis et de la maison COUPLEUX à Tourcoing.

La Wallonie est représentée par des épinettes anciennes de la région de Dour attribuées à Alexandre-Auguste PORTIER (voir Aubépinette n°15), de Binche, d’Andenne et de Liège. Ces instruments sont ornés de décalcomanies de fleurs sur la table ou d’une carte postale collées sur le fond au niveau de l’ouïe.

Plus récentes, les productions de Rémy DUBOIS (copie de l’instrument de M Joseph CHEVALIER de Boussu, voir Aubépinette n°15) et Jacques FETTWEIS, de Thierry LEGROS et Gauthier LOUPPE, ainsi qu’une épinette de Michel HEIJBLOM assemblée par un stagiaire et une épinette réalisée dans une poutrelle métallique (!).

Le plus grand mérite de cette exposition est de montrer des instruments habituellement cachés dans les collections privées. On ne peut donc que vous conseiller d’aller la voir, puisqu’elle circulera encore.

UN CONCERT !

A l’occasion de l’exposition, le concert du samedi soir à Borzée fut consacré à l’épinette. André DERU, Thierry LEGROS, Guido PICCARD (bien connu des stagiaires de Borzée) et Max ERBEN (Cologne) nous ont offert un récital convivial.

André et Thierry privilégient la musique traditionnelle wallonne (maclotes, amoureuses, scottisches, mélodies de chansons) et compositions récentes dans l’esprit traditionnel. On sent entre eux une grande connivence et l’aisance dans les morceaux choisis; leur interprétation et les arrangements sont très agréables.

Guido Piccard se lance avec autant de brio dans un kolo bulgare, une polka, un menuet de Mozart et une valse musette. Son jeu est très sonore par une attaque vigoureuse des bourdons.

Max Erben (que nous avions déjà entendu précédemment dans un concert yiddish) chante d’une voix chaude et profonde des chansons traditionnelles françaises ou occitanes, accompagné du dulcimer. En effet, l’épinette accompagne particulièrement bien la voix. Il se situe dans la lignée de Jean-François DUTERTRE.

Ce concert de qualité mettait un point d’orgue à une promotion de l’épinette. Est-ce l’engouement pour les animateurs ou pour l’instrument qui avait fait s’inscrire 14 stagiaires ce week-end-là à Borzée ? Ou le début du renouveau de l’épinette ?
On s’étonnera par ailleurs, de l’absence de stage d’épinette à Neufchâteau cet été, pour la deuxième année consécutive

En tout cas, on ne peut que saluer l’initiative d’André et Thierry qui maintiennent vivant un aspect de notre patrimoine.

Micheline et Guy VANDEN BEMDEN

(article paru dans le Canard Folk de mai 1993)